Chronique film

Lost River

Lost River

En 2011, Cannes s’émerveille devant la splendeur de Drive, long-métrage de Nicolas Winding Refn qui l’a clairement canoniser au rang de réalisateur en vogue. Emmené par la magnificence et le peu de mots de son acteur principal, Ryan Gosling, le film fait pratiquement l’unanimité. Auparavant assez méconnu, Gosling est subitement passé du statut d’acteur du cinéma indépendant (Danny BalintHalf Nelson) à celui de star sur laquelle il faut miser tous ces jetons. Après ce gros succès, Gosling s’est encanaillé avec la comédie (Crazy, Stupid, Love), s’est amouraché avec le film noir (Gangster Squad) et a excellé dans le drame/thriller (The Place Beyond The Pines, mais surtout Only God Forgives). Cette overdose d’attention et de performances l’a ainsi poussé, au dam de bien du monde (nous les premiers), à annoncer la mise en pause de sa carrière au cinéma. Pendant un temps.

Car en 2014, Gosling passe derrière la caméra. Son film porte un nom énigmatique, Lost River, et les premières images confirment cette direction prise par le canadien. Après plusieurs controverses (Cannes, ou encore la distribution de son film aux États-Unis), Lost River est sorti en France le 8 avril dernier. Nous avons beau nous être rués dans les salles obscures, il nous aura fallu deux séances pour pouvoir établir un avis clair sur ce premier long-métrage, que l’on partage avec vous ici, et maintenant.


La vie engloutie

Billy est une célibataire et sans emploi, et vit avec ses deux garçons, Bones, plus très loin de la vingtaine, et Franky, encore tout petit. Cette famille monoparentale vit dans un quartier déserté d’une ville sans nom (Detroit), la faute à une crise économique poussant les gens à fuir. Mais Billy elle, veut rester dans cette maison dans laquelle elle a grandi, et dans laquelle elle veut voir ses fils grandir.
Pour subvenir aux besoins de sa famille, Bones explore les bâtiments laissés à l’abandon de son quartier à la recherche de cuivre, un matériau qu’il devient difficile à trouver sur notre bonne vieille planète, et arrive à en tirer régulièrement un bon prix auprès des casses aux alentours. Cependant, en agissant de la sorte, Bones s’est mis à dos Bully, une frappe qui a pris le contrôle des environs. Bully, c’est littérlement le genre de mec qu’on évite à tout prix si l’on ne veut pas se retrouver la bouche décapitée par ses ciseaux.
Malgré les efforts de Bones, Billy est contrainte de trouver une solution. En espérant trouver un arrangement avec Carl, son conseiller habituel, Billy rencontre, à sa surprise, Dave, le nouveau manager. Dave n’est pas un conseiller comme les autres. Il est direct, frontal, et même inquiétant, presque sournois. Mais pour une raison que Billy ignore, il se montre empathique envers elle et sa situation, à tel point qu’il lui propose un job, le genre de truc pas très net mais qui paye bien. Une offre qu’elle met un certain temps à accepter, ne sentant pas trop le truc.
Billy et ses garçons ne sont pas les seuls à être restés dans le quartier. Juste à côté de leur maison vit Rat, une jeune fille du même âge que Bones, et sa grand-mère ayant perdu la voix et la raison depuis que son mari disparut lors de la construction du barrage non loin de la ville.
Construit il y a longtemps, il a donné lieu à un lac artificiel supposé relancer l’économie du coin. Mais en engloutissant la petite ville qui git dessous, une malédiction est tombée selon Rat sur les habitants de la région. Et le seul moyen de la lever serait de remonter un objet à la surface.

En apnée sous les eaux…

De par ses bandes annonces, on savait que Lost River serait un film étrange. Elles le montraient très clairement, et c’est d’ailleurs ce qui nous a séduit (passionnément). Mais entre une bande-annonce et un film, il y a bien souvent un monde (on pense notamment à The Homesman, voire même à Godzilla). Elles ne mentaient pas, on ne s’est pas senti bafoués, mais juste incroyablement surpris. C’est là tout le pouvoir (et quelque part la supercherie) des bandes annonces et du marketing dont elles résultent. Tout est construit de manière à dépeindre une idée du film auquel on s’accroche, mais quand vient le film lui-même, les choses sont parfois très différentes. Dans ce cas précis, Lost River n’est pas sa bande-annonce. On pensait être déçu que le film soit justement autre chose que sa bande-annonce, mais il n’en fût rien.

Lost River est un film étrange, c’est un fait. Pour autant, ce n’est pas un film très compliqué à saisir, car il n’y a pas vraiment d’histoire (décidemment cette semaine, entre Girls et Looking !). S’il en est ainsi, c’est avant tout car, de manière assez évidente, le film a été pensé et construit comme un conte, un voyage, un rêve, voire un fantasme qui s’accrocherait désespérément au réel.
De fait, le film s’intéresse moins à l’intrigue qu’à ses personnages et à leurs difficultés, qui sont clairement le nœud constitutif du film. On serait presque tenté de penser et de dire que Lost River est une imposture, un faux semblant, le genre de film creux qui se cache derrière une esthétique foudroyante. Mais affirmer cela reviendrait à dire une connerie absurde et indicible. Oui, il n’y a pas d’histoire dans ce film, et de fait, oui, il peut être ressenti comme long. Pour autant, le film regorge d’une richesse, parfois un peu brouillonne, mais néanmoins inouïe qu’il nous incombe de décrire.

Tout d’abord l’ambiance dans laquelle s’inscrit le film, qui est à la fois fantastique, féérique, voire même post-apocalyptique. Cela se sent tout d’abord par le cadre géographique – la ville de Detroit -, auparavant symbole de l’essor de l’industrie américaine et qui est pourtant devenue, tristement avec les années, le théâtre de la désolation et de la décadence. Ce cadre « naturel » fort est sublimé par la mise en scène et la caméra de Gosling, une sorte de deuxième cadre qui s’apposerait sur le premier. C’est donc un double cadrage qui permet la création d’une atmosphère étrange et mystique.

C’est par la suite grâce à l’écriture des personnages que se présente cette richesse. Tous sont porteurs d’un trait unique. Que ce soit l’incarnation suprême de l’innocence par Franky, la détresse dans les yeux de Billy, la malveillance dans ceux de Bully ou de Dave, l’espoir dans ceux de Bones ou de Rat, le souvenir et le regret dans le personnage de la grand-mère de Rat. Certains sont antagonistes d’autres et pourtant, tous cherchent quelque chose : survivre dans ce lieu désolé, et même survivre tout court.

C’est enfin par la bande-originale que tout s’assemble. Composée par Johnny Jewel (membre de plusieurs groupes du label Italians Do It Better, notamment The ChromaticsDesireGlass Candy ou encore Symmetry), celle-ci donne à chaque plan, action, moment, souffle, une dimension lyrique, fantastique et souvent terrifiante.

En conclusion…

Lost River est un film fantastique (dans le genre comme dans la qualité). Il est difficile à décrire, mais pour vous donner une idée, on pourrait dire un peu vulgairement que c’est un mix entre Bellflower (pour son côté WTF et post-apo), Mud (pour son rapport à l’eau et à la désolation), Only Lovers Left Alive (pour l’atmosphère qu’insuffle Détroit), Amer (pour l’esthétique gore), etOnly God Forgives et bien évidemment Drive (pour l’esthétique, visuelle et acoustique).

Derrière toutes ces comparaisons se trouve un film foisonnant d’une richesse folle, encore un peu brouillon – il y a tellement de pistes de réflexions -, soutenu par des performances édifiantes (Ben Mendelsohn (Bloodline) dans le rôle de Dave, Matt Smith(Doctor Who) dans le rôle de Bully, tous deux en tête de liste), explorant des thématiques inhérentes aux États-Unis eux-mêmes mais également au cinéma tout court, et à l’esthétique.

En un mot, un premier essai, certes marqué par l’influence de ses mentors (Nicolas Winding Refn) plus que concluant, peut-être pas aussi satisfait que l’espoir que nous avait insufflé sa bande-annonce, mais incroyablement remarquable. Ni plus, ni moins.

 


avatar Maxime le 17/04/2015  -  commentaires

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