Revue film

The Imitation Game

The Imitation Game

De nos jours, Benedict Cumberbatch est, avec d’autres comme Matthew McConaughey ou Jennifer Lawrence, l’un des noms les plus bankable qui soit. Révélé en grande partie par l’audacieuse série Sherlock, Cumberbatch n’a depuis connu que les applaudissements du public comme de la critique. À travers des petits rôles, comme dans comme La taupe (2012) ou encore dans 12 Years A Slave (2014), ou alors en incarnant avec justesse et puissance des antagonistes charismatiques (le redoutable Khan dans Star Trek Into Darkness (2013) ou le dragon Smaug (2012 – 2014) dans la nouvelle trilogie du Seigneur des Anneaux). Dans les deux cas, difficile de ne pas le remarquer. Et comment pourrait-on ? Une voix et un jeu comme le sien, ça ne se croise pas à tous les coins de rue.

Fort de cette réputation qui ne cesse de le faire grimper (jusqu’à l’écurie Marvel qui en fera en 2016 son Docteur Strange), Cumberbatch s’attire les regards de tous, sans pour l’instant faire le moindre faux pas (ce qui n’est pas le cas de son homologue texan et de son voyage interstellaire). C’est ainsi qu’assez récemment l’anglais est apparu dans The Imitation Game, réalisé par un norvégien assez méconnu mais ô combien talentueux, Morten Tyldum, contant l’histoire toute aussi peu connue d’Enigma, et de l’homme qui en perça le secret : Alan Turing.


Another true story

En 1940, l’Allemagne nazie domine le conflit qui l’oppose aux Alliés dans sa dynamique d’expansion. En plus d’une machine de guerre bien huilée, l’une des clés de voûte de sa suprématie est un dispositif de communication des plus complexes pour l’époque, une machine de cryptage dite indéchiffrable : Enigma. La question qui se pose alors est de savoir comment est-ce qu’un objet si petit peut permettre à Hitler de progresser si simplement au sein de l’Europe ? La particularité de cette machine, à peine plus grosse qu’un ordinateur portable d’aujourd’hui, ne réside pas dans sa capacité à cacher la présence de messages sur les ondes radio, mais à en cacher le contenu. Quotidiennement, les Alliés captent des dizaines, des centaines de messages radio, mais ne parviennent à les comprendre. En ce sens, Enigma est un atout stratégique incommensurable, permettant aux forces nazies d’avoir toujours un coup d’avance, de cordonner des attaques entre plusieurs unités, notamment les U-boats, les sous-marins allemands de l’époque, qui coulaient systématiquement les transports maritimes traversant la Manche ou l’Atlantique.

C’est au cours de cette année 1940 qu’une équipe parvient enfin à mettre la main sur une machine Engima en parfait état et à la ramener en Angleterre. Jusqu’alors, celles-ci étaient systématiquement sabotées ou détruites par l’ennemi. Le Ministère de la Défense britannique monte alors dans le plus grand secret une opération dans le but de parvenir à briser le code de la machine. Après des mois et des mois de tentatives infructueuses, le gouvernement ouvre le programme à d’autres esprits, peut-être plus chanceux, dont celui d’Alan Turing, professeur de Mathématiques à Cambridge.
Turing est ce que l’on pourrait assez simplement qualifier de génie : brillant, doté d’un véritable esprit scientifique, mais peu social, comme maladroit, ou plutôt fermé et dédaigneux envers cet autrui qu’il ne comprend pas. Présomptueux aussi. Rapidement, Alan pense à une machine capable d’effectuer plus de calculs qu’aucun homme ne le pourra jamais. Une machine capable de décrypter Enigma. À l’écart du groupe de recherche auquel il appartient, Alan dessine, pense, réfléchit à cette « anti-machine ». Sa certitude est telle que, devant le peu de progrès réalisé par le reste de l’équipe et le gâchis qui selon lui en résulte, il décide d’écrire ni plus ni moins qu’à Winston Churchill afin de le convaincre de lui remettre la responsabilité du groupe, sautant au passage par-dessus la tête du Commandant Denniston, l’officier en charge qui tente de l’évincer depuis le début.
Cet acte presque suicidaire porte néanmoins ses fruits : Alan dirige désormais sous ordre de Churchill lui-même le groupe, et avec lui se lance dans la construction de la machine. En parallèle de cette décision, Alan cherche à trouver d’autres personnes « comme lui », capables de comprendre comme instinctivement l’art de la cryptanalyse, au travers d’une grille de codage éditée dans un journal. C’est alors qu’il rencontre Joan Clarke, une jeune femme naturellement douée dans ce domaine.

Trois époques, deux discours, un homme

The Imitation Game est… beaucoup de choses à la fois. Un biopic, nul doute à ce sujet, un film de guerre, un film sur la guerre, mais aussi un pamphlet (a posteriori), et un hommage.

De manière habile, Morten Tyldum et Graham Moore, le scénariste, tissent une intrigue fascinante imbriquée dans trois époques différentes : l’adolescence d’Alan, sa découverte de la cryptanalyse et de l’amour, l’âge adulte, son « apogée », celle où il fût à même de décrypter Enigma, et puis, plus tard, à la fin de sa vie, la solitude et la tristesse dans laquelle il disparût. De cette imbrication telle des poupées russes naissent lentement les deux propos de ce film, l’homosexualité, et la naissance de l’informatique. Deux thèmes sous-jacents, mais presque passés sous silence tout le long du film.

En effet, lentement, on se rend compte par ces flashbacks, ainsi que par quelques itérations, qu’Alan Turing était homosexuel. Mais là où Tyldum et Moore ont fait preuve d’une grande intelligence, d’une sublime élégance, c’est qu’ils n’ont pas fait de l’homosexualité la « star » tacite du film. The Imitation Game n’est pas « un autre film sur l’homosexualité ». Elle n’est ni magnifiée, ni dépréciée, mais simplement présentée comme un élément de la vie d’Alan Turing. Un élément décisif certes, quand on connait la fin somme toute tragique de sa vie, mais un élément comme les autres, qui se dévoile assez discrètement sur la fin du film.
De cette même construction temporelle découle l’histoire de l’un, si ce n’est le père fondateur de l’informatique. De ce qui, initialement, a poussé Alan vers la cryptologie. Pour autant, et à l’instar de l’homosexualité, la naissance de l’informatique n’est pas le noyau du film.
Ce qui l’est, c’est évidemment Turing lui-même. Sa peur d’être démasqué (à l’époque, l’homosexualité était considérée comme un crime en Angleterre), d’échouer dans sa tentative de briser Enigma, sa relation avec Joan et le reste de l’équipe, etc. mais aussi sa foi inébranlable dans « Christopher », sa machine, et puis, quelque part, dans la science et le progrès.

Un casting 5 étoiles

Que dire de Cumberbatch dans le rôle d’Alan Turing ? Rien. Sans être une performance à couper le souffle, brillante, hallucinante, Cumberbatch livre un jeu juste et émouvant, sans jamais tirer sur le pathos. Juste. C’est peut-être finalement le mot.
Keira Knightley (Love Actually), Mark Strong (RockNRolla), Rory Kinnear (Skyfall), Charles Dance (Game Of Thrones), Matthew Goode (Watchmen), Tuppence Middleton (Jupiter Ascending) (ces deux derniers ayant droit à une scène mémorable), tout ce petit monde façon casting 5 étoiles réalise un très bon travail. Ni plus, ni moins.

En conclusion…

Force est de constater que depuis quelques années déjà, la mode est aux biopics, un genre assez facile qu’il n’en reste pas moins difficile d’aborder puisque qu’ils partent tous d’un existant historique. Parfois les sujets sont intéressants, parfois ils le sont moins (coucou Steve Jobs). Qu’est-ce qui nous a poussé à aller voir The Imitation Game ? Cumberbatch évidemment, et quelques relents des cours d’Histoire, de fascination pour les récits de guerre, ceux de l’ombre notamment.

The Imitation Game est le genre de films dont on sort satisfait de la salle obscure. Porté par une très belle bande-originale composée par l’omniprésent Alexandre Desplat, ce quatrième long-métrage du norvégien ne souffre de pratiquement aucun défaut, à part sans doute les quelques scènes de guerre, somme toute assez inutiles et bâclées. Un film très beau, qui ne tombe pas des partis pris faciles, et parvient à extraire de la question hélas parfois épineuse de l’homosexualité une beauté certaine et discrète.
Pour autant, il n’est pas une adaptation fidèle de l’Histoire, et bon nombre de critiques lui ont été adressées à ce sujet. Faut-il alors s’arrêter à cela ?

Absolument pas.

 

 

 


avatar Maxime le 18/05/2015  -  commentaires

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