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A Song of Ice and Fire : la piqûre de rappel

A Song of Ice and Fire : la piqûre de rappel

La série Game of Thrones est l’un des phénomènes massifs de ces dernières années, depuis sa première diffusion à l'écran. Le contraire aurait été étonnant : une série US grand spectacle venu comblée le manque de heroic fantasy - laissé par la trilogie du Seigneur des Anneaux -, une grande galerie de personnages emblématiques, des morts fréquentes, des intrigues politiques, des dragons, des combats pas dégueus et des boobs, tous ces ingrédients ont été réunis assez vite pour faire du show une affaire qui roule. Mais avant ledit show adulé par tout un chacun (« t'aime pas GoT ? Non mais allô quoi ? »), il y a eu les livres, écrits par le maître, George R. R. Martin.

 


Une magnifique fable de glace et de feu

 

Pour commencer, rappelons que A Game of Thrones n'est pas le nom de la saga, mais seulement le tire de la série, lui-même inspiré de celui du premier tome en version originale. La traduction française, elle, n'a eu que faire des lois qui régissent l'univers, et la saga porte le  titre de Trône de Fer, un peu simpliste et complètement dénué de sens, mais bon, c'est la vie. La véritable appellation répond au doux nom magique de A Song of Ice and Fire, un titre qui permet en réalité bon nombres d'hypothèses  et qui finit par se vérifier quelque peu. A priori, les éléments permettant de l'expliquer sont absents de la série, donc ne cherchez pas des indices inexistants, pas de chichis ici. Le genre est celui de la dark fantasy, un genre de fantasy plus sombre (oui comme son nom l'indique) où, pour faire simple, la frontière entre le bien et le mal n'est pas clairement définie, et où le ton est réaliste et violent - mais ça je pense que vous l'avez deviné -.

Le premier tome, A Game of Thrones, est sorti il y a déjà vingt ans, en 1996. Les deux autres, A Clash of Kings et A Storm of Swords s’enchaînent bien, dans la mesure où ils sont sortis respectivement en 1998 et 2000. L'auteur avait à la base prévu une trilogie, et on peut légitimement penser qu'il avait une bonne partie de l'histoire en tête à cette époque. Depuis, la situation a évoluée. Il y a actuellement cinq gros pavés de parus et deux autres sont encore prévus. Là où ça se corse, c'est que les tomes quatre – A Feast for Crows - et cinq – A Dance with Dragons – sont sortis en 2005 et 2011. Ton œil avisé, lecteur, aura remarqué que les temps d'attentes sont donc diablement plus long, et nous sommes toujours aujourd'hui en attente du sixième : The Winds of Winter. Pour l’anecdote, la série va dépasser le livre à la prochaine saison, et pour ma part, je ne pense pas y jeter un œil pour éviter le spoil, ce qui est déjà arrivé dans la saison précédente, mais nous y reviendrons. Cependant, lecteur, tu sais aussi bien que moi que je ne serais pas assez fort pour résister, vu que toutes les raisons sont bonnes pour admirer Emilia Clarke à l'écran. Autant te le dire : même si le sixième livre est a priori bien avancé, je pense que ce bon vieux Martin sera mort avant la parution du septième : A Dream Of Spring. Le bonhomme a soixante-six ans bien tassés et ne mange pas vraiment que de la salade, si tu vois ce que je veux dire. Néanmoins, il a révélé la fin de son récit aux deux showrunners de la série au cas où, le monde est donc sauvé – mais ça tu le savais, et tu es rassuré depuis belle lurette -.

 

Bienvenue en Westeros, et en Essos, et aux Îles d’Étés, et...

 

La série A Song of Ice and Fire est l'une des rares qui m'a bien subjugué dans ma vie, ce genre de sensation où tu avales les bouquins comme un pot de crème glacée après une rupture (je le lisais même en cours, booouuuuh), ce genre d’œuvre où tu peux être triste ou choqué (le fameux Red Wedding étant un bon exemple). La seule autre qui me vient en mémoire est la saga Harry Potter quand j'étais plus jeune, et on peut en dire ce qu'on veut, mais ça reste une excellente saga.

Le premier tome met en place un contexte géopolitique et historique solide et cohérent, qui n'aura de cesse de s'étoffer au fur et à mesure de la saga. Par ailleurs, on va aisément de plot twist en plot twist, souvent politique mais pas que, qui nous laisse, disons-le franchement, sur le cul. Les personnages sont tous très cohérents, et même ceux qui passent pour des salauds ont leurs bonnes raisons pour agir, ce qui est l'idée de base de la saga. Tous ont leurs forces et leurs faiblesses, défauts et qualités. Cersei par exemple rage d'être née femme, Tyrion d'être né nain, et Jon d'être né bâtard. Ce ne sont que des exemples, mais qui donnent de la cohérence aux actions des personnages. Le récit suit une structure tout à fait intéressante : l'histoire est narrée à la manière de points de vue racontés à la troisième personne. Le lecteur apprend ce que le personnage sait, et suit l'évolution des événements à travers ses yeux. Pour autant, même si l'auteur se veut objectif dans ses choix de personnages à suivre, ceux-ci ne sont pas vraiment des salopards, la plupart sont même des gens biens, ou sont suivis à partir du moment où ils le deviennent, à l'instar de Jaime. Le nombre de points de vue passe de neufs dans le premier tome, surtout des Stark, à une trentaine en tout, à l'issue des cinq tomes. Ceux-ci sont divisés entre personnages majeurs, mineurs et ceux uniques des prologues ou épilogues. Tout ceci finit par constituer une grande fresque, où trois trames sont relatées en parallèle : la vie politique à Westeros, le combat de la Garde de Nuit contre les ennemis rodant au-delà du Mur, et le périple de la dernière héritière targaryenne pour la reconquête du trône de son père.

Par ailleurs, et c'est grâce à ce point que l'auteur a gagné mon respect, que je n'octroie pourtant pas souvent : il a créé un univers qui n'a rien à envier à l'inventeur du Seigneur des Anneaux. George R. R. Martin est même catégorisé comme le « Tolkien américain », et ce n'est pas peu dire. D'une manière remarquable, c'est-à-dire sans jamais l'avoir résumé de manière formelle dans ces livres, l'univers de la saga repose sur pas moins de douze mille ans d'Histoire, et sur un territoire à peu près aussi vaste que l'Amérique du Sud et l'Eurasie réunis, sans compter les terres inconnues. On en apprend autant que ce que savent les différents personnages et à travers eux, ce qu'ils entendent et voient, tout ceci distillé de manière bien dosée tout au long des récits.

Une magnifique encyclopédie, The world of Ice and Fire, est sortie dans le commerce en 2014, et recense toute l'histoire et la géographie d'un univers riche et complexe : par exemple, rien que la dynastie targuaryenne remplie des dizaines de pages. À cela s'ajoute l'histoire antique dont voici une liste absolument pas du tout exhaustive : les Enfants de la Forêts, les Premiers Hommes, les Andals, l'Âge des Héros ou encore la Longue Nuit ; l'histoire plus contemporaine comme le Fléau de Valyria, la chute de l'Empire Ghis ou la Conquête d'Aegon et enfin l'histoire récente, comme celle des Sept Couronnes. Le monde comprend Westeros, de Dorne aux Terres au-delà du Mur, mais aussi Essos, allant de Braavos à Asshai. À cela s'ajoute les Îles d’Étés, et au moins deux autres continents dont on entend jamais parler : Sothoryos et Ulthos. Tous ces espaces possèdent leurs propres us et coutumes, styles vestimentaires et architectures, que les personnages décrivent, dans la mesure où ils les découvrent eux aussi.

À cela s'ajoute des langues différentes, des systèmes politiques variés (monarchie, cités états, tribus..) et des touches de fantasy rares mais bienvenues : dragons, un peu de magie, morts vivants... et bien évidemment, des dizaines et des dizaines de personnages étranges. Pour finir, il est à noter que Martin aime la bonne chère, et qu'il prend plaisir à décrire les repas de rois que se payent ses personnages. Nous avons donc souvent des ours confits aux oignons ou des oies farcies aux marrons eux-mêmes arrosés de vin rouge épicé. YUMMY YUMMY!

 

« My son is fighting a war, not play at one ».

 

Le speech de base, beaucoup d'entre vous le connaisse : au début, tout va bien dans les Sept Couronnes, Robert Baratheon, bien que blasé de son titre, reste le souverain incontesté depuis plus de quinze ans, date à laquelle il a renversé la dynastie targaryenne via sa rébellion. Chacun reste à sa place, les Stark bricolent au Nord, les Greyjoy ruminent à l'Ouest, et les Lannister font du bon business, tout en ayant bien investis l'entourage royal. Mais c'est alors que tout bascule : la Main du Roi, Jon Arryn, meurt de manière étrange, et Robert va chercher son vieux poto Eddard Stark, Lord de Winterfell, pour le remplacer. Ce dernier, sentant qu'il y a anguille sous roche par rapport à la mort d'Arryn, fouine à droite à gauche, et se rend compte que les Lannister trempent dans de drôle d'affaires. Mais avant qu'il ne puisse faire quelque chose, le roi meurt, et avec lui, toute la stabilité du royaume. La légitimité du successeur est contestée, et se lance ainsi la Guerre des Cinq Rois. Le bal continu tout le long des cinq tomes, tend à prendre de l'ampleur, et à présent, nous suivons l'évolution de personnages éparpillés un peu partout dans le monde.

Qui dit guerre, dit morts, et Martin est un de ces gars qui n'hésite pas à couper les têtes de ses personnages, même principaux. Un tableau propre à la réalité donc. Aux intrigues principales s’additionnent des sous-intrigues qui renforcent encore la oufitude du récit : un complot se monte à Dorne, les Îles de Fer bataillent pour élire un nouveau suzerain, Daenerys a fort à faire pour rallier les nobles de Mereen à sa cause, les ennemis d'hier deviennent les alliés d'aujourd'hui, etc.  En fait, c'est surtout cet étalage qu'on pourrait reprocher à la saga : à force de vouloir trop en raconter, l'auteur s'est vraiment trop éparpillé, et se retrouve je pense piégé à son propre jeu. En effet, toutes ces nouvelles intrigues, bien que simples à suivre si on se plonge dedans, doivent être conclues à présent. Je me plais à dire que l'histoire commence vraiment à la fin du cinquième tome, car les cartes sont une nouvelle fois redistribuées, avec de nouveaux joueurs à la table. Pourtant, de manière générale, la fin n'est pas aisément devinable, et on ne sait pas vraiment où il nous emmène pour le moment.

 

*Game of Thrones opening* (Je suis sûr que tu l'entends maintenant).

 

Évidemment, nous nous devons de comparer quelque peu les livres à cette série tant appréciée de par le monde. Avant toutes choses, je SAIS qu'il est toujours difficile d'adapter une œuvre littéraire en un format audiovisuel. Mais que voulez-vous, j'aime bien chipoter.

En 2010, HBO s'est lancé avec courage dans la production de la série Game of Thrones. Pourquoi courage ? Parce qu'il a fallu adapter cette œuvre massive à l'écran, en respectant les contraintes techniques que cela implique, sans dénaturer l’œuvre originale. Alors oui l'auteur chapeaute un petit peu le tout et rédige même un scénario par saison, mais quand même, cela demande un véritable travail de titan et de gros moyens. J'apprécie la série, les acteurs sont fidèles aux personnages, les lieux et les décors sont exacts, l'équipe voyageant aux quatre coins du monde comme à Malte, en Irlande ou en Croatie, et la bande son est honorable. Oui mais tout ceci relève plus de la forme. Le fond, en revanche, est quelques peu discutable.

Pourquoi selon moi ? Déjà, oui, c'est vrai, on aime tous voir des seins nus, ça fait plaisir, ça réchauffe les cœurs, mais au bout d'un moment stop quoi ! À chaque fois qu'il va y avoir une discussion sur Game of Thrones il y a forcément quelqu'un qui va dire « et puis qu'est-ce qu'il y a comme boobs ! ». Pratique pour attirer l'audience ! Autre chose, oui des gens qui meurent, ça passe bien aux États-Unis, mais je peux vous assurer que des personnages encore en vie dans le livre sont morts depuis longtemps dans la série. Un moyen de nous faire comprendre qu'ils ne finiront par ne plus servir à rien peut-être, super le spoil. Au niveau de la continuité, ça part un peu en sucette pour certains. Les trois premières saisons étaient grosso modos fidèles aux trois premiers tomes, mais après c'est un peu la débandade. Les producteurs ont dû piger qu'ils allaient plus vite que la sortie des bouquins, et qu’il fallait donc freiner un coup.

En fait, les livres quatre et cinq se passent en même temps, mais les intrigues sont séparées géographiquement, et il aurait été exclu d'effacer la moitié du casting pendant une saison. Du coup, ils ont dû adapter la chronologie comme ils le pouvaient. Ceci fait que certaines intrigues de la saison quatre tiennent toutes entières dans le dernier tiers du troisième livre, comme celle de Tyrion, tandis que d'autres avancent bien plus vite, comme celle de Bran, qui a été du coup exclu de la saison cinq. Dans le même ordre d'idée, certaines intrigues de personnages ont dû être jugées inintéressantes pour un format audiovisuel, et sont donc complément inédits, et souvent plutôt pourris. Je pense à l'histoire de Jaime, qui va sauver sa nièce à Dorne en s'alliant à Bronn. WTF les gars ?! Pour finir, forcément, certaines intrigues ont simplement disparues. Pourtant certaines se révélaient intéressantes, voire cruciales. Mon personnage préféré est par exemple absent de la série, où il est tout au plus cité quatre ou cinq fois. Lié à cela, les lecteurs ont devinés depuis longtemps qui est la mère de Jon Snow, alors que les indices allant dans ce sens dans la série sont à peine effleurés. Bref, au final, la fin de la saison cinq coïncide plus ou moins avec la fin du livre cinq. Celui-ci étant le dernier, il faut espérer que la saison six ne soit pas du complet freestyle. Il me semble que ce sera surtout une saison axée flashback.

 

Lis-le ! Ton souverain te l'ordonne !

 

En résumé, la saga A Song of Ice and Fire est une excellente série de bouquins, comme vous pouvez vous en doutez. L’œuvre est extrêmement riche et complexe, et parvient de manière magistrale à mêler complots politiques et fantasy. Au-delà des livres, qui vont vous prendre un bon bout de temps à lire, l'auteur a sorti quelques nouvelles se passant avant la saga ou carrément dans un autre monde, qui sont mignonettes et facile à aborder, comme The Ice Dragon ou The Sworn Knight, mais aussi cette énorme encyclopédie que j'ai cité plus haut. Si vous aussi vous voulez vous lancer dans l'écriture, ce serait une bonne idée d'y jeter un œil pour voir à quoi peut bien ressembler un monde cohérent.

Le monde qui y est exposé est tellement travaillé qu'on l'imagine réel, et je serais un écrivain comblé si j'arrive un jour à inventer la moitié de ce qui est sorti de la tête de Martin. Je le redis, ces bouquins m'ont vraiment scotché à mon siège, et ce serait rater quelque chose de magistral que de ne pas les ouvrir. Ne vous inquiétez pas, Tyrion et Jon sont dedans, promis !

 

Allez, et Valar Morghulis !

 

(pour les retardataires, le trailer de la saison 6 de Game Of Thrones)

 


avatar Jeremy le 17/03/2016  -  commentaires

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