Interview

Perturbator : l'interview

Perturbator : l'interview

Le live report de Mercredi dernier vous a plongé dans l’ambiance qui régnait au Jack Jack la veille au soir. Place maintenant aux approfondissements, avec notre interview de James Kent, aka Perturbator, véritable chef de file d’une scène qui monte !

 


Maxime : Salut James ! Première question : "The Uncanny Valley" qui sort le 06 mai prochain, qu’est-ce que tu peux me dire à ce sujet ?

James : C’est la continuité de "Dangerous Days", un album un peu plus abouti que ce dernier. Quand je réécoute mes anciens albums je les trouve un peu… nases. Mais j’essaye de faire mieux qu’avant, différent aussi. "The Uncanny Valley" c’était un peu ce que je voulais faire quand j’ai fait "Dangerous Days". C’est dans le même délire, en un peu plus agressif

 

M : En parlant de "Dangerous Days" et de sa traduction littérale, est-ce que c’est pour toi le reflet de quelque chose, est-ce qu’il y avait quelque chose qui t’inquiétait quand tu l’as fait ?

J : Tu connais la malédiction du troisième album ? Tous les groupes qui font un troisième album, il est à chier. Et j’avais peur de faire un album à chier. Il y avait un truc qui m’inquiétait. À chaque fois que je sors un album, il y a toujours un truc pas net qui m’inquiète. Pour "The Uncanny Valley" je me demande si les gens vont aimer, et puis après je me dis que je m’en fiche. Quand je finis un album, ça prend toujours un petit temps avant que je le sorte. Ce temps, je m’en sers pour construire la suite de Perturbator. Pour "The Uncanny Valley" par exemple, je l’ai commencé avant même que "Dangerous Days" sorte. Ça fait donc plus de deux ans. J’ai donc toujours une longueur d’avance, je sais toujours ce que le public voit. Il y a toujours un décalage.

 

M : Tu as des retours très positifs sur ce que tu fais, que ça soit sur Perturbator comme sur L’enfant de la forêt (son side-project, ndlr) avec "ABRAXAS".

J : L’enfant de la forêt c’est plus low profile, tout le monde ne peut pas apprécier, mais en même temps, ça n’est pas grave car c’est vraiment quelque chose que je fais pour moi. Quand je fais des tracks de Perturbator, il y a des moments où je me demande si les gens vont aimer ou pas, et forcément ça change un peu la direction que je prends (ou pas). L’enfant de la forêt je n’en ai rien à foutre. Je suis en train de faire le deuxième album, où il y aura plus de guitare, une vraie batterie, des chanteurs de Black Metal, et si les gens n’aiment pas, et bien c’est comme ça.

 

M : Tu veux bien me parler de The Rope (le morceau conclusif de "ABRAXAS", ndlr) ?

J : Beaucoup de gens disent que L’enfant de la forêt, c’est de la Trip-Hop, mais ça n’était pas mon but. Je voulais juste faire un album qui transcende le genre musical. Il y a des groupes qui sont capables de faire ça. Ils peuvent faire n’importe quoi, ça sonnera toujours comme eux. Je parle par exemple de Mister Bungle. Le but de L’enfant de la forêt, c’était d’avoir cette atmosphère oppressante, un peu organique, genre horreur japonais, mais de pouvoir faire ce que je voulais avec. Avec The Rope, je voulais juste faire un final que les gens attendaient sans attendre. Consciemment tu ne l’attends pas, mais dès qu’il arrive, tu te dis « merde, c’était logique, ça allait finir en Metal ».

 

M : Concernant le Metal, est-ce que tu as un discours par rapport à ce genre, des objectifs ; est-ce que tu te sens porteur de quelque chose ?

J : Je n’ai pas grand-chose à dire sur le Metal, c’est la musique que j’écoute depuis que je suis tout petit, mais je n’écoute pas que ça. Je déteste les clichés, notamment « le metalleux ». Je trouve ce gars fermé d’esprit et ça me fait chier. J’aime la musique en général, et je considère que dans tous les styles il peut y avoir quelque chose de très bien, même dans le Reggae dans lequel je ne trouve rien de bien, mais je suis sûr qu’il y a un groupe de Reggae qu’un jour je vais écouter et où je vais me dire « putain, c’est de la balle ». Pour revenir sur le Metal, ce que je trouve de bien dedans, c’est que c’est un genre où beaucoup de gens n’ont pas peur d’expérimenter. Il y a plein de groupes de Metal qui ne sonnent pas pareil entre eux. Slayer ne sonne pas comme Electric Wizard. Et j’aime bien cette diversité, ce « je-m’en-foutisme », cette ouverture d’esprit. On fait ce qu’on veut, et c’est accepté. Après la relation entre Perturbator et le Metal, je n’arrive toujours pas à l’expliquer. Je cherche juste à faire un album qui me plaît moi, que je trouve cohérent, et peut-être que ça parle aux fans de Metal.

 

 

M : Hotline Miami a changé la donne pour toi ?

J : Ça a beaucoup changé la donne ! Les deux gros moments de ma « carrière », c’est ce jeu, et signer avec Blood Music. Ce sont les deux moments qui m’ont apporté des retours forts. Pour Hotline Miami, personne ne s’attendait à ce que ça marche. Et pourtant… Et puis Blood Music, ça a été marrant parce qu’il y a eu ce « oh il est sur un label de Metal ». C’était marrant de briser un peu le truc.

 

M : Est-ce que tu t’attendais à être là où tu es maintenant ?

J : J’avais envie de faire la musique depuis que j’ai genre 10 ans, mais si je disais maintenant à mon moi à ce moment-là que je jouerais en Russie, que je serais musicien électronique, je pense que je me foutrais de ma propre gueule.

 

M : Comment se passent tes lives à l’international ?

J : Il y a des très hauts comme des très bas. Par exemple hier j’ai joué devant deux mecs à Lucerne. Littéralement. Ils étaient genre à 10 mètres de la scène, c’était un peu bizarre. Mais on en a profité avec Gost pour se marrer sur scène, à se balancer des confettis. Ça fait un peu tâche avec le live qu’on a fait en Ukraine où on a joué devant 700 personnes, c’était de la folie ! C’est très variable, et je ne prends jamais rien pour acquis, je ne me dis jamais « je suis à l’aise pour 20 ans ». Je vis au jour le jour, je ne sais pas combien de gens seront là ce soir, mais je jouerais de la même façon, qu’il y ait deux mecs ou 700 personnes. C’est un « métier » chelou.

 

M : Y’a-t-il un endroit où tu aimerais jouer ? Un artiste avec lequel tu aimerais collaborer ?

J : Un endroit, ça serait forcément les États-Unis. Un artiste, ça serait Mike Patton, l’un de ses projets, n’importe lequel, que ça soit Fantômas, Mr. Bungle ou Faith No More.

 

M : Ton pire souvenir sur scène, je suppose que c’était les deux gars d’hier, alors du coup, quel est ton meilleur souvenir sur scène ?

J : En tant que Perturbator, je crois que ce sont les deux lives que j’ai fait à Moscou et à Saint-Petersbourg, qui étaient à un jour d’intervalle. Tout simplement parce que je ne m’attendais pas à ce qu’il y ait une telle fanbase en Russie. Quand tu arrives et que tu vois 700 personnes là pour toi, ça fait quelque chose ! Les russes sont tarés, ils sont complètement oufs, ce n’est pas une légende « urbaine » ! J’ai signé des passeports, va savoir pourquoi ! Il y a beaucoup de moments où je me dis que tout ça ne vaut pas le coup. La partie déplaisante de ce boulot c’est que là par exemple je n’ai pas dormi depuis un bout de temps. Je suis toujours sur la route, à dormir dans un van, je suis fatigué, j’ai envie de rentrer chez moi, voir mes potes. Il y a eu des moments dans cette tournée où Dan Terminus, Gost et moi on s’est regardé et où on se disait juste « plus jamais ». Mais il y a toujours des petits moments priceless où tu te dis que ça vaut le coup.
 

M : Tu es capable dans ta musique d’être à la fois très « violent » et très calme, alors forcément, la question se pose : tu préfères le rêve ou le cauchemar ?

J : Wow. Bonne question ! Oh putain ouais, bonne question ! J’aime les deux, mais pour des raisons différentes. J’aime bien les atmosphères oppressantes et agressives, j’aime beaucoup ça parce que ça me réveille, et le rêve est apaisant et forcément confortable, agréable. Ceci étant, je crois que je préfère le cauchemar.

 

M : Est-ce qu’on peut imaginer voir un jour une grosse compilation avec Gost, Carpenter Brut, toi, etc., quelque chose qui regrouperait ce que vous êtes tous en train de construire – car vous êtes en train de construire quelque chose, je ne sais pas si vous vous en rendez compte - ?

J : On essaye, on a plein d’idées, mais c’est compliqué pour des questions relatives aux labels et aux contrats entre les labels. On se connait tous, on est tous potes, et on aimerait vraiment tous.

 

M : Est-ce que tu te sens bien dans ton époque ? Ta musique est très imprégnée des 70’s 80’s 90’s, du coup on peut se poser la question : est-ce que tu aurais aimé vivre à cette époque ?

J : Je me sens bien dans mon époque, mais je ne me sens pas bien dans mon âge. J’aimerais bien être « plus adulte » car j’ai l’impression qu’on ne me prend pas trop au sérieux. J’ai 23 ans, je suis le plus jeune de tous les mecs qui sont là. Ça me fait chier car par exemple en interview, quand je dis que j’ai 23 ans, on me demande des trucs du genre « mais comment ça se fait que tu aies 23 ans et que tu fasses cette musique ? ». Ça m’énerve ce genre de questions, pour moi l’âge ne veut rien dire. J’ai connu des mecs de 40 piges qui étaient des gamins dans leurs têtes, et j’ai connu des gars de 18 ans avec lesquels tu pouvais avoir des conversations matures. Du coup ça m’énerve que l’on associe mon âge à la musique que je fais car c’est vrai que je n’ai pas connu les années 80. Donc non, je me sens bien dans mon époque car c’est une époque dans laquelle tu peux faire de la musique électronique assez facilement. Mais j’aurais aimé naître dans les années 80 pour qu’on me prenne plus au sérieux.

 

 

M : Tu penses te lancer dans d’autres side-projects comme L’enfant de la forêt ?

J : Avant de me lancer dans Perturbator, j’étais guitariste de session pour des groupes de Metal, et je ressens une espèce de manque en ce moment, de jouer d’un véritable instrument, avec un groupe. Je pense me remettre à ça, je suis en train d’ailleurs, de lancer un truc. J’aimerais bien faire du Black Metal, on verra si ça part là-dedans ou si ça devient autre chose.

 

M : Peut-on espérer voir une bande-originale signée Perturbator, que ce soit pour un film, une série, n’importe quoi, sortir un jour ?

J : Oui. Le jeu s’appelle The Last Night. C’est fait par Tim & Adrien Soret qui ont gagné la Cyberpunk Jam. C’est un jeu très lent et atmosphérique. Ils m’ont contacté pour faire une B.O. de A à Z, peut-être pas intégralement, mais les tracks seront faites pour le jeu, et non pas sous licence.

 

M : Super bonne nouvelle ça ! J’ai hâte ! D’ailleurs, il y a un film qui revient régulièrement dans ta…

J : Blade Runner.

 

M : Je n’en attendais pas moins.  Un mot sur le vinyle. Il s’est en allé, il revient un petit peu, et puis toi tu dis non, tu veux du vinyle. Pourquoi ?

J : Alors ça n’est même pas moi au départ. Moi ce que je voulais, quand j’ai signé avec Blood Music, c’était des CDs. Mais beaucoup de gens me demandaient des vinyles, et même accroche-toi bien, des cassettes ! Qui écoute des cassettes ? Bon j’avoue j’en ai chez moi, des fois j’en écoute mais c’est des vieux trucs. Mais le mec de Blood Music est spécialisé dans les vinyles donc pour lui, c’était le premier truc à faire. Il adore ça, et puis c’est ce qu’il fait de mieux. Le format vinyle sur la Synthwave marche bien.

 

M : Le mouvement Synthwave, qui est une réinterprétation, une évolution de la musique des années 80 – principalement – revient en force. Comment tu l’expliques ?

J : Je pense qu’on vit dans une époque où on ne sait pas trop ce qu’il va se passer dans le futur, où aller, on est tous un peu perdu, paumé. Au cinéma il n’y a que des blockbusters, des remakes, musicalement on va un peu nulle part. Du coup on regarde en arrière et on se dit « en fait ce n’était pas si mal que ça ».

 

M : Est-ce qu’il y a un de tes sons où tu dis « bon, sans concession ni complaisance, putain j’ai assuré ! » ?

J : Je suis un éternel insatisfait. Parfois je suis satisfait d’un son pendant une semaine. Et une fois que c’est sorti, je me dis « mais pourquoi j’ai sorti ça ? ». Ça arrive à tout le monde. À Gost, à Däs Mortal, etc. Il y a des peintres qui regardent leurs tableaux et qui ne le supportent pas, même chose chez les réalisateurs, je sais par exemple que David Fincher ne supporte pas certains de ses films. Donc non, il n’y a pas de musique que j’ai faite où je me suis dit définitivement que j’avais assuré. Il y en a par contre où je me dis « putain qu’est-ce que j’ai merdé… ». Miami Disco (le titre conçu par James pour Hotline Miami et qui l’a propulsé, ndlr), sans doute la plus connue de mon répertoire, je ne peux pas l’écouter. Je la trouve trop nulle, et ça me dérange parce que c’est celle que tout le monde connait, mais c’est « la moins Perturbator » de toutes.

 

M : Est-ce qu’il y a quelque chose que tu cherches à véhiculer dans ta musique, que ça soit à travers Perturbator ou L’enfant de la forêt ?

J : Je dirais que la ligne directrice dans ce que je fais, c’est qu’il faut que ça soit sombre, agressif. Je n’aime pas les albums qui te prennent par la main en te disant « t’inquiète pas, ça va bien se passer ». J’ai envie d’être secoué, de secouer, qu’il y ait du relief. Même dans Perturbator il y a des thèmes très sérieux alors que c’est très cartoon finalement. Il faut que ça soit une expérience. La musique, pour moi, c’est une expérience. Ça doit te prendre, te faire quelque chose.

 

(crédits photos : © Sylvain Clapot / http://www.figedansletemps.com/ et © Metastazis / http://www.metastazis.com/)

 


avatar Maxime le 05/04/2016  -  commentaires

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