Revue livre

Gagner la guerre : la victoire finale, n'est pas toujours celle que l'on croit.

Gagner la guerre : la victoire finale, n'est pas toujours celle que l'on croit.

Gagner la guerre, premier roman à part entière de Jean-Philippe Jaworski (appelons le JPJ), parut en 2009, édité par Les Moutons Électriques (les plus fins d'entre vous auront reconnus la référence au célèbre ouvrage de Philip K. Dick), est ce que nous pouvons communément appeler, une bombe. À l'époque, je cherchais un nouveau livre de fantasy à lire, et pour cela, j'arpentais les interminables plaines de l'internet à la recherche de l'inestimable trésor. Le même titre revenait régulièrement, et je dois avouer, que sur ce coup-ci, les prêcheurs de la Toile ne m'ont pas trahi !

Notre roman débute au moment même où bon nombre d'écrivains finiraient leur épopée : juste après la fin d'une guerre opposant deux cités-états fictives : Ressine et Ciudalia. Dans Gagner la guerre, c'est précisément à ce moment-là que les entourloupes commencent, le moment où chacun veut sa part du gros gâteau.


 

Une pépite mon gars.

 

Nous suivons ainsi les aventures de Benvenuto Gesufal, assassin de son état, travaillant pour l'homme le plus puissant de Ciudalia : le « Podestat ». Nous retrouvons notre homme en plein milieu d'une mission secrète visant à conforter la place de vainqueur de ce dernier. Le boulot terminé tant bien que mal (plutôt mal du coup), Benvenuto pense qu'il n'a plus qu'à se la couler douce, et à profiter de son petit pactole. Malheureusement, à la suite de maladresses de sa part et surtout d'un complot qui le dépasse, la lumière se fait aux yeux de tous sur les méfaits qu'il a accomplis pendant la guerre. Je veux dire, sa couverture tombe carrément en lambeau, et il doit du coup s'échapper de la ville du mieux qu'il le peut, au risque de voir sa tête tomber.  Nous assisterons à partir de là à son aventure en exil à travers des terres lointaines et exotiques, qui seront du coup loin d'une promenade de santé tant les forces en présences sont nombreuses et puissantes, jusqu'à son retour à Ciudalia, pour l'apothéose finale.

L'histoire est racontée à la première personne, tournure à laquelle je suis un peu moins habitué, mais qui prend tout son sens ici. Nous sommes avec Benvenuto au cœur de l'action, nous souffrons quand il souffre, nous réfléchissons en même temps que lui. En fait, nous sommes réellement avec lui : il ne manque pas de s'adresser à nous tout au long du récit, d'une manière souvent pleine d'ironie et de cynisme. Le personnage est cool : il n'a peur de rien, il n'hésite pas à tuer, c'est un brigand, un peu au cœur grand, mais loyal et astucieux. Ses capacités de déduction, derrière ses attributs un peu rustres, font de lui un personnage qu'on estime, qui nous laisse parfois sans voix. De temps en temps, il partage des souvenirs de son passé, ce qui lui donne du corps, ainsi qu'au monde dans lequel il vit.

Un certain nombre d'autres protagonistes du récit valent leur pesant de cacahuètes, au moins autant que le personnage principal. Sassanos, sorcier et conseiller du Podestat, est un être obscur, venant d'une contrée aux mœurs étranges, mais qui partage avec Benvenuto la loyauté envers leur maître commun. Il est lui aussi intelligent, et sait reconnaître l'audace et l'ingéniosité quand il la voit. Ses pouvoirs sont réels (oui, il y a de la magie dans Gagner la guerre !) et un peu effrayants. Cependant, la palme ultime revient au Podestat lui-même, qui prend son temps pour rentrer en scène dans l'histoire, et en est d'ailleurs absent la majeure partie du temps - mais on comprend assez vite qu'il tire tout un tas de ficelles -. Le gars est d'une intelligence redoutable, froide et calculatrice, orientée vers un seul et unique but : le pouvoir suprême de Ciudalia entre ses mains. Ses capacités en rhétorique feraient pâlir nos plus hauts représentants politiques, et il sait tirer son avantage en toute situation à l'aide de sa matière grise. Pour vous faire une idée, il représente un mélange entre Don Corléone, Frank Underwood et Dumbledore (pour l'esprit, pas pour le cœur). Les autres personnages secondaires, quant à eux, sont tous cohérents et ne font pas tâche, loin de là ! Même si le récit tourne surtout autour de ces trois-là, quelques autres ont leur petit moment de gloire.

 

Un monde convaincant, et pourtant si peu montré.

 

L'action prend place dans un monde fictif, que l'on découvre au fur et mesure des avancées de Benvenuto. Comme vous l'aurez peut-être deviné, la scène principale, Ciudalia, est inspirée d'une ville italienne de la Renaissance, comme par exemple la Florence de l'époque, avec toutes les intrigues entre familles qui s'en suivent. Pour un roman à large domination politique, c'est un choix plus qu'approprié, et par ailleurs, ça nous change de l'habituel Moyen-Âge (je suis moi-même soumis à ce cliché quand il m'arrive de griffonner des nouvelles). Nous parcourons des paysages rappelant tout à fait la Toscane, du coup, mais aussi le Moyen-Orient (Ressine donc) ou l'Europe du Nord, avec les différences de coutumes que cela implique, décrits avec finesse via les yeux de Benvenuto. Vu qu'il n'est pas très objectif, c'est à nous de faire preuve de parti pris et de nous faire notre propre avis sur les lieux qu'il traverse. Ces endroits sont chargés d'histoire, dont nous sommes au courant juste assez pour réaliser que ce monde est à la fois crédible mais mystérieux.

Les systèmes politiques sont bien décrits, et ce quasiment dès le début, se basant sur les ordres établis existants dans les lieux inspirés de notre réalité. On peut trouver quelque chose d'apaisant à avoir sous les yeux un monde bien ordonné, et c'est ce qui fait la force de la plume de JPJ : rien n'est laissé au hasard.

Et pourquoi fantasy au fait ? Outre le fait que la magie soit présente, le roman répond à d'autres codes du genre. Je vous fais la scène telle que je l'ai vécu pendant ma lecture pour vous expliquer : « Il est trop bien ce livre, mais ça manque un peu de créatures magiques, comme des elfes ou des nains, franchement c'est le seul bémol que je peux... Non... T'es pas sérieux ! ». Je vous laisse le suspens, mais vous ne serez pas déçu.

Au niveau du style, c'est très bien écrit, JPJ étant à la fois professeur de lettres modernes ET concepteur de jeux de rôles, le mec a suffisamment d’EXP pour nous faire un truc aux oignons, comme on dit. Les retournements de situations, tels une pièce de théâtre antique, sont légions et diablement bien foutus. Benvenuto est ainsi souvent sur le fil du rasoir, et c'est un plaisir de voir comment il arrive à se dépatouiller de tout ce qui lui arrive. Le suspense est magistralement bien entretenu, presque de manière cinématographique, et il est dur de refermer le livre une fois qu'il est ouvert, tant la tension est attisée en continu. Il me semble que j'ai rarement avalé d'une traite autant d'ouvrages que celui-ci, et ma foi, ça reste toujours agréable à vivre. Enfin, à l'image de notre héros, la narration est mature et crue : c'est plutôt sanglant, le langage est parfois volontairement grossier, et il y a deux ou trois scènes érotiques plutôt osées (vu que je l'ai lu en auberge, ce fut tout un jeu de contorsionniste pour éviter les regards indiscrets et les jugements qui auraient suivis).

 

Avoir du style, c'est bien, avoir du goût, c'est mieux.

 

En conclusion, un livre à lire sans hésitation, même si vous n'êtes pas fan de fantasy, le récit peut toucher un genre assez large de goût : il y a des intrigues politiques, qui d'ailleurs mettent en lumière les dérives inhérentes à ce milieu, de l'aventure et des rebondissements en veux-tu en voilà. Je le répète, Gagner la guerre est un livre français, ce qui fait que nous avons ici un style  non dénaturé par la traduction, et là encore, cela se ressent d'une certaine manière. Même un livre traduit du mieux possible perdra un petit pourcentage de ce qui fait sa force, ce petit grain de sel qui peut faire la différence entre « très bien » et « excellent ». Enfin, il est important de noter que l'auteur s'est inspiré d'une nouvelle qu'il a écrit pour rédiger son récit, l'une de son recueil parut en 2007 : Janua Vera, dans laquelle Benvenuto est le personnage principal. Cette nouvelle reste un concentré d'adrénaline, et ce n'est pas étonnant que l'auteur ait voulu aller plus loin. Dans celle-ci, Benvenuto se retrouve au milieu d'un complot (un peu comme d'habitude du coup), et, seul contre le monde, doit déployer des ressorts d'ingéniosité pour s'en tirer.

Les deux récits ont été unanimement acclamés par la critique spécialisée. Malheureusement, il n'y a priori pas de suite prévu à l'ordre du jour, ce qui est bien dommage, car Gagner la guerre se termine par l'un de ces cliffhangers dont Jean-Philippe Jaworski a le secret.

 

Allez, je m'en vais réaliser mon contrat de la journée, de l'or m'attend !

 

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avatar Jeremy le 24/06/2016  -  commentaires

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