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Le Jour des Triffides : les plantes prennent le pouvoir.

Le Jour des Triffides : les plantes prennent le pouvoir.

Au début de ce roman à la première personne, le personnage principal reprend connaissance seul dans un hôpital, et ne perçoit alors aucun signe de vie du monde extérieur. Une structure reprise plusieurs fois par la suite notamment dans le film 28 jours plus tard de Danny Boyle, ou encore dans le comics The Walking Dead de Robert Kirkman. Le personnage principal, William « Bill » Mansen, se réveille aveugle pendant quelques temps à la suite d’une opération et n’a pas pu voir le phénomène qui s’est produit la veille du début de l’histoire : la Terre a traversé ce qui semble être les débris d’une comète et le ciel s’est illuminé en vert pendant plusieurs heures. Forcément, à une époque où la télé est peu répandue, la plupart des gens sortent admirer ce phénomène. Cependant, il s'avère que cela a rendu aveugle pour de bon tous les spectateurs (les lunettes de protection aux éclipses n'existaient pas encore non plus).

Une atmosphère oppressante s’installe rapidement : Bill n'est pas sourd, et depuis sa chambre d’hôpital, il se rend compte du silence anormal qui règne tout autour de lui. Finalement, il enlève son bandeau et sort de l’hôpital, et revient un temps sur sa vie. Il explique alors surtout sa relation avec ces mystérieuses plantes que sont les Triffides, en revenant sur leur histoire et leurs origines telle qu’il la conçoit.


Mais que sont les Triffides ? Ce sont des plantes carnivores pouvant atteindre dans les deux mètres de hauteur, qui peuvent marcher, et surtout disposant d’une tige qu’elles usent comme d’un fouet pour injecter un poison mortel à leur cible. Elles peuvent communiquer entre elles via des cliquettements, et bien qu'aveugles (vu que ce sont des plantes), elles possèdent des sens qui leur permettent de détecter leurs proies. Avant le cataclysme, elles étaient cultivées pour leur huile, et celles qui poussaient dans les jardins telles de mauvaises herbes étaient arrachées dès le début. Par ailleurs, l'immense majorité des graines sont infertiles, donc c'était plutôt easy life. Cependant, comme tu l'as deviné lecteur, les Triffides sont à présent en liberté et ont perdu le seul ennemi naturel qu'était l'homme. Et elles ont faim. Le titre de l’œuvre, dont la traduction a connu mille revers en l’espace de quelques décennies, fait ainsi directement référence à leur avènement. Les Triffides ne sont pas au centre de l’action durant une grande partie du livre. Néanmoins, leur présence, en toile de fond, est constamment rappelée, et l’auteur arrive à créer une ambiance angoissante : la menace pèse constamment sur les personnages, et nous savons qu'ils peuvent se faire attaquer à tout moment, créant ainsi un suspens presque insoutenable.

Bref, comme tout bon roman de science-fiction post-apocalyptique, les personnages assistent, impuissants, à la chute de la civilisation et tentent de survivre. Ceux qui possèdent encore leur vue sont choqués par la vitesse avec laquelle le monde s'est écroulé. L’auteur avance l’hypothèse que notre civilisation ne tient debout que par notre capacité à voir, bien plus que par notre intelligence, et que si l’homme se voit privé de ce sens, tout s’effondre. Ainsi, les survivants doivent agir pour empêcher une fin totale et reconstruire la société. Le fait de repartir pratiquement à zéro les obligent à effectuer un retour dans les savoir-faire du passé, le seul moyen, selon Bill, de pouvoir remonter jusqu’au niveau technologique que le monde a connu avant la catastrophe. L’éloge de la connaissance, du savoir, est exprimé tout au long du livre, tant elle apparaît comme un raccourci vers cette époque disparue.

Bien évidemment, la vue étant devenu l'atout principal dans cette nouvelle ère, les voyants ne peuvent alors que prolonger vainement la vue des aveugles, ce qui pousse le personnage principal à se demander si ce n’est pas en réalité une forme de cruauté.

 

Bill s’attarde souvent à raconter l’histoire des gens qu’il rencontre, leurs méthodes de survie, ce qui donne de la substance au récit. Cela étant, il souffre de la solitude quand celle-ci s’impose à lui, nous rappelant ainsi que les autres ce n’est pas que l’Enfer, que l’homme est un animal social avant tout, et que le groupe est une part de son identité : « priver de compagnie une créature grégaire revient à la mutiler, à violer sa nature. Un prisonnier, ou un cénobite, sait que le troupeau existe au-delà de son exil, et qu’il continue d’en faire partie. Mais, lorsque le troupeau disparaît, il n’y a plus, pour l’élément du troupeau, d’identité possible. Il est une partie d’un tout qui n’existe pas, un caprice sans port d’attache. S’il ne peut se rattacher à sa raison, alors il est perdu ; si complètement, si épouvantablement perdu qu’il n’est guère plus qu’un spasme dans le membre d’un cadavre.  »

 

L’évocation d’un monde disparu pour mieux le comprendre

 

Au-delà de l’aspect science-fiction, il est aussi question pour l’auteur de nous délivrer ses propres analyses. Des questions sont soulevées par rapport à son quotidien. Dans les années 1950, période de l’écriture de l’ouvrage, la société était bien huilée : chaque poste, chaque parcelle, était occupée par quelqu’un. Dans cette période d'après-guerre, les individus se substituaient à la société, tout était à reconstruire, et l'individualité restait une tendance moins marquée que de nos jours. Ainsi, dans le roman, quand la société cesse d'exister, les survivants doivent réapprendre à s'orienter, à faire des choix novateurs. Étonnamment, les survivants reproduisent à l'excès le schéma qu'ils ont connu toute leur vie : dans les groupes que Bill va croiser, l’individu est substitué à la communauté, le bien commun est à chaque fois mis en avant. On retrouve ces interrogations dans Malevil de Robert Merle, se déroulant également dans un monde détruit. Cela veut-il dire qu'ils sont alors conditionnés par cette société qui a disparu, ou que l'individu seul ne peut survivre sans un groupe ? Ce sera à chacun de tirer ses conclusions.

C'est ainsi que par la voix de ses personnages, il nous livre ses propres interrogations : « la plupart des gens ne le font pas, bien qu’ils soient persuadés du contraire. Ils préfèrent qu’on les câline, qu’on les cajole, voire qu’on les guide. Ainsi ils ne commettent jamais d’erreur. Si jamais il y en a une, c’est toujours quelque chose ou quelqu’un d’autre qui est responsable. Cette façon d’aller tête baissé est une image peut-être un peu mécanique. Les gens ne sont pas des machines, ils ont leur propre pensée. » Dans cette optique, William comprend bien vite que sa vie n’a plus de but, ou du moins, de but en accord avec l’ancienne société. À présent, il n’est plus la dent d’un engrenage qui lui échappe mais son propre maître. De fait, cette situation lui en apprend beaucoup sur lui-même et sur son rapport aux autres : doit-il alors les aider ou non  ?

À mon sens, si un tel cataclysme arrivait de nos jours, les problèmes seraient les mêmes, tant la société nous mâche quasiment tout le travail, même si nous sommes peut-être plus aptes à faire nos propres choix.

De par son époque, le contexte de la Guerre Froide est aussi très important dans le livre. En 1951, elle venait de commencer : la Russie est alors vue comme responsable des Triffides et les USA sont vus comme superpuissance et potentiels sauveurs. La Seconde Guerre mondiale, conjuguée à la course aux armes atomiques, est la marque d’un traumatisme profond : le souvenir d’Hiroshima et Nagasaki est alors vivace dans les esprits.

Enfin, la question de la polygamie est également posée : certains la décrient et d’autres, plus pragmatiques, la voient comme une nécessité. C'est ainsi que Wyndham en profite pour se moquer quelque peu de la conception de la sexualité dans cette société britannique d’après-guerre, alors relativement conservatrice, quand il raconte l’histoire de cette jeune écrivain qui s’est vu interdire son livre dans deux bibliothèques de Londres à cause d’un titre évocateur, alors que le contenu s’en révèle anodin.

 

Une œuvre acide sur air de science-fiction

 

Bien que le roman soit une œuvre post-apocalyptique, John Wyndam ne pose pas forcément le problème des affrontements entre êtres humains pour la survie, contrairement à ce qui se fera largement dans les décennies suivantes. L'aspect de science-fiction sert de contexte pour les critiques qu'il veut évoquer sur la société qui l'entoure. Pour autant, l'idée de base reste une bonne idée de science-fiction : des plantes mangeuses d'hommes, c'est pour le moins novateur pour l'époque ! C'est ainsi qu'il devient dès lors le maître de ce qu'on appellera le roman cataclysmique britannique.

Le jour des Triffides a fait l‘objet de diverses adaptations depuis sa sortie : un film est paru en 1962, et la BBC a réalisé une série de deux épisodes portant sur l‘ouvrage en 2009. Par ailleurs, les Triffides font partie de la culture populaire et apparaissent régulièrement dans d‘autres œuvres. Enfin, l‘auteur signa un autre livre en 1957 qui a marqué son époque, notamment grâce à son portage à l’écran en 1960, puis via son remake par John Carpenter en 1995 : Le Village des Damnés.

 

Allez, je m'en vais désherber mon jardin juste au cas où !

 


avatar Jeremy le 27/09/2016  -  commentaires

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