Revue livre

Malevil : fin du monde et renaissance.

Malevil : fin du monde et renaissance.

Une œuvre post-apocalyptique de plus me direz-vous ! Oui, mais celle-ci est une des pionnières du genre, et reste une référence pour tous ceux qui aiment ce genre. Ce livre se veut autobiographique, le narrateur, Emmanuel Comte, écrit son propre journal intime, mais la présence d’un deuxième personnage, Thomas, nous permet d’apprendre des choses sur ce que le narrateur omet volontairement, ce qui nous aide à objectiver le personnage.

 


Une société détruite

 

Alors que le personnage principal et possesseur du château de Malevil, Emmanuel Comte, discute de questions politiques avec les membres du « Cercle » – ses amis d’enfance – un cataclysme d’origine inconnue, mais vraisemblablement nucléaire, ravage la planète. Le château les ayant protégés de la mort, ils se retrouvent isolés, la technologie moderne ayant disparue. Alors qu’ils doivent apprendre à survivre dans ce nouveau monde qu’ils ne connaissent pas, de nombreuses interrogations, notamment morales, se révèlent à eux. Comme pour L’île, Robert Merle se sert de ce petit groupe de survivants pour se faire s’interroger le lecteur sur le monde qui l’entoure, et les sujets sont aussi nombreux que variés. Le premier fait qu’il critique, très habilement, sans l’avouer totalement, est bien évidemment la course au nucléaire que se livrent les deux superpuissances que sont les États-Unis et l’U.R.S.S. dans cette période de Guerre Froide. La menace d’un holocauste nucléaire pèse sur chacun au quotidien. Le concept de « société » est aussi interrogé car, depuis sa disparition, ses avantages et ses défauts se font ressentir. Emmanuel se questionne : sans la société qui nous entoure, omniprésente au quotidien, comment nous comporterions-nous ? Resterons-nous des humains ou deviendrons-nous des bêtes ? Cette société que l’on critique toujours si vivement, n’est-elle pas, en réalité, le seul rempart qui nous différencie de l’animal ? Les réponses à ses questionnements se trouveront dans le livre, de manière concrète, mais tous les personnages ne les interprètent pas de la même façon. On pousse le lecteur à se remettre en cause, et à questionner ses choix. La première partie du livre porte sur l’enfance d’Emmanuel, à la campagne, quand tout était encore sous contrôle. Cela est nécessaire pour comprendre les différents états d’âmes que ressent le personnage suite à cette nouvelle situation. Il établit un contraste entre le passé doré, le présent sombre et le futur inexistant et borne ce passé suivant des étapes qu’il juge importantes pour se rappeler de l’ancien monde. C’est là une des plus grandes qualités d’écriture de Robert Merle : il arrive à donner de la profondeur à ses personnages, il fait partager les doutes, les espoirs, les joies et les tristesses d’Emmanuel. L’on rentre d’autant plus dans le récit que ses divers états physiques, ainsi que ceux des autres, sont décrits avec beaucoup de précision, comme pour nous faire partager sa souffrance.

Sur cette planète grise et silencieuse, ils doivent apprendre à se focaliser sur le strict nécessaire, et ce qui paraissait superflu, ou du moins acquis d’avance autrefois, est maintenant une question de vie ou de mort. L’exemple parfait est celui ayant trait aux animaux. Souvent considérés comme inférieurs par l’Homme qui les soumet sans contrepartie affective (le végétarisme c'est la clé !), ils sont à présent au centre des préoccupations des personnages. Paradoxalement, Emmanuel note que les animaux sont heureux, dans la mesure où ils n’ont pas conscience qu’ils sont les derniers de leurs espèces et qu’ils sont condamnés à disparaître. Le fait que l’ensemble de la planète soit mort fait s’interroger Emmanuel sur le but de sa vie, de leur vie. Est-ce utile de vivre pour vivre ? Ses compagnons et lui-même vont, au fil des pages, trouver des raisons qui leurs donnent des raisons de s’accrocher.

 

Une renaissance involontaire

 

La civilisation ayant disparue, les habitants de Malevil prennent le parti, sous la direction du propriétaire du château, de la survie, et c’est là le point central du livre. Ils veulent perpétuer à la fois leur propre vie mais aussi leur propre espèce, en reconstruisant une société qu'ils considèrent comme juste. Malheureusement pour eux, si la communauté de Malevil s’organise comme une cellule familiale sous l’orée d’Emmanuel qui fait office de figure paternelle, les hommes peuvent retomber dans les travers caractéristiques de leur espèce d’avant le Jour de l’« événement ». Ainsi, sans trop en révéler, à la démocratie de Malevil s’oppose une doctrine beaucoup plus dure, que les membres du château vont devoir affronter. Cette vision manichéenne du bien et du mal est le reflet total du monde dans lequel l’auteur écrit son livre à l'époque, et il nous fait bien comprendre qu’une société est bien plus épanouie quand chacun a le droit à la parole. Ce clivage va plus beaucoup plus loin, car il oppose le capitalisme et le communisme. De fait, c’est cette dernière doctrine qui prend le pas à Malevil, où la propriété exclusive (y compris au niveau des femmes, nous le verrons plus loin) n’existe pas. Cela permet de dédramatiser le communisme pour le lecteur contemporain, et d’aller à l’encontre des visions du monde alors présentées aux citoyens de l’époque. Emmanuel s’acharne à conserver cette unité car il en a compris la force, et cela se démontre à maintes reprises.

La religion a encore une très grande place dans leur société, notamment parce que l’action se déroule à la campagne, et la question de la place de Dieu est souvent posée dans ce nouveau monde, mais sa réalité n’est pourtant pas remise en cause. Dieu est encore une figure d’autorité et c’est d’ailleurs en partie cela qui créé l’action dans la deuxième partie du livre. L’auteur arrive à donner de la consistance à son personnage principal dans la mesure où il s’interroge et remet en question ce qui allait de soi dans l’ancien monde. Ici, une pensée sur la lecture quotidienne de la Bible : « J’ouvris la Bible à la première page et je commençai à lire la Genèse. Tandis que je lisais, une émotion mêlée d’ironie m’envahit. C’était là, à n’en pas douter, un magnifique poème. Il chantait la création du monde et moi, je le récitais, dans un monde détruit, à des hommes qui avaient tout perdu. »

 

Une planète morte, mais des hommes vivants

 

Pour s’adapter à cette nouvelle époque, les survivants sont bien déterminés à lutter pour leur vie, et ils doivent donc s’adapter en conséquence. La question du bien et du mal revêt alors un tout autre sens, comme on peut s’en douter. Le personnage principal le dit clairement : son sens moral est mort en même temps que la civilisation même si, dans l’action, il préfère épargner la vie si cela est possible. Emmanuel, estimant que le pragmatisme peut sauver dans ce nouveau monde inconnu, se force à retenir les détails qui lui semblent utiles. C’est l’un des points qui nous font apprécier sa personnalité : nous sommes sans cesse interloqués par son intelligence. Dans ce nouvel état des choses, les rapports d’homme à homme sont largement marqués par la peur : la peur de l’autre. Et cela s’accroît au fil de l’ouvrage quand les rescapés de Malevil se rendent compte que des humains n’ont pas choisis la voie du bien. Cette peur engendre de la violence et, finalement, les rapports se résument souvent à tuer ou être tué. Le fait que la mort plane chaque jour au-dessus de leurs têtes rend les survivants bien plus vivants qu’auparavant : ils se surpassent sans cesse, tant physiquement que mentalement.

 

Le fait que l’espèce humaine soit anéantie pose la question de la survie de l’espèce, et donc de la reproduction. Les femmes se retrouvent en minorité, tant et si bien que la première femme que les survivants rencontrent est comparée à Ève : elle pourrait être la mère de l’Humanité. De nouvelles questions sont soulevées dans le groupe : que faire de cette femme ? Thomas, dans ses notes, s’interroge sur la question du couple dans cette nouvelle société, et plus largement sur l’amour exclusif entre deux personnes, la « possession » d’un conjoint ne se révèle alors plus possible, ce qui va encore augmenter les dissensions dans le groupe. À Malevil, les décisions se font par vote, une démocratie est installée, un semblant de société, et l’auteur souligne implicitement que cela fonctionne plutôt bien : chacun des protagonistes a le droit à la parole, ce qui donne d’assez bon résultats. Emmanuel a souvent le dernier mot quand il y a dissension, mais il agit toujours pour le bien commun, ce qui devrait être le seul et unique but pour un chef.

Lors d’un moment crucial de leur nouvelle existence, Emmanuel songe : « On s’y habitue, à ce qui vous fait vivre. On finit par croire que ça va de soi. Et ce n’est pas vrai, rien n’est donné pour toujours, tout peut disparaître. Et de le savoir et de revoir l’eau de nouveau me donne l’impression d’être convalescent. »

 

De l’importance de l’autre

 

L’auteur profite de son histoire pour exposer sa représentation de la société telle qu’il la conçoit, mais aussi le rapport entre les individus. Du fait que le rythme de vie est devenu plus lent qu’auparavant sur cette nouvelle Terre, les gens sont moins sur la brèche, et Emmanuel constate alors que cela améliore les rapports sociaux. Merle expose ce qui pourrait se cacher en chacun de nous. Ainsi, l’un des événements les plus marquants est la rencontre du groupe avec une bande d’hommes retournés aux origines, c’est-à-dire à l’état bestial : des humains si affamés qu’ils en sont venus à se conduire comme des bêtes. L’idée selon laquelle cela pourrait se produire pour chacun de nous reste une effrayante pensée. Pour l’anecdote, les personnages, après une attaque d’un des sauvages, réagissent de la manière qui leur semble la plus appropriée (je vous laisse deviner...). L’auteur revient ici sur cette idée de la banalisation du mal, piste qu’il a déjà exploré dans La mort est mon métier, célèbre biographie du dignitaire nazi Rudolph Höss parut en 1952.

En écho à l’ancien monde, il arrive un moment où une guerre se déclare entre ceux de Malevil et une bande rivale. Emmanuel fait une observation très manichéenne de la situation, et on comprend avec lui que l’enfer, ce sont bel et bien les autres. Alors simple auto-entrepreneur auparavant, il devient maître dans l’art de la guerre. Cette évolution dans le personnage se ressent aussi au niveau de l’écriture : au fur et à mesure de son endurcissement, Emmanuel raconte cette transformation, en phrases courtes, sans superflu, en allant droit au but. Celui-ci est de perpétuer l’espèce humaine, même s’il doute souvent à cause de la nature profonde de l’Homme, ce qui nous pousse nous aussi à rejoindre ses interrogations. La psychologie dont fait preuve Emmanuel nous interpelle souvent tant sa réflexion est poussée : on assiste ainsi à de véritables duels psychologiques, à une volonté de briser le mental de l’autre. Emmanuel manie aisément l’art de la manipulation. C’est un très bon orateur qui sait comment pensent les groupes, ce qui fait qu’il est quasiment considéré comme un Dieu. Le charisme, on le comprend ici une fois de plus, est une très bonne arme. Sans compter le fait qu’il doit parfois faire preuve de machiavélisme, comme le souligne Thomas.

 

Allez c'est la fin de l'article, courage !

 

Malevil est une œuvre très complète, tant sur le fond que sur la forme : à la fois écrite avec justesse et élégance, son histoire de survie dans un monde hostile reste fascinante et tient en haleine le lecteur. À elle seule, la fin représente bien l’ambiguïté du livre, qui alterne souvent entre réussite et échec. Au-delà de cela, Robert Merle aborde des thèmes aussi nombreux que la politique, l’amour, le rapport à l’autre, etc. et nous pousse à nous interroger sur nous-mêmes et sur le monde qui nous entoure. Terminons par une interrogation très pertinente d’Emmanuel : « L’homme, c’est la seule espèce animale qui puisse concevoir l’idée de sa disparition et la seule que cette idée désespère. Quelle race étrange : si acharnée à se détruire et si acharnée à se conserver. »

Malevil a fait l’objet d’une adaptation sur grand écran en 1981 par Christian de Chalonge, avec notamment Jean-Louis Trintignant, Michel Serrault et Jacques Villeret. L’œuvre a aussi fait l’objet d’une adaptation en pièce de théâtre, ainsi que d’un téléfilm diffusé sur France 3 le 13 juillet 2013
 


avatar Jeremy le 18/10/2016  -  commentaires

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